« L’exigence d’honorabilité dans les professions réglementées ne doit pas s’imposer comme une évidence »

Une coopérative de réinsertion de détenus à l’activité florissante, victime collatérale de la loi visant à réguler le conflit entre taxis et VTC, doit fermer ses portes. Ses salariés déplorent, dans une tribune au « Monde », un gâchis social, économique et humain.

Le 27 octobre 2015, la coopérative Transport Challenger a reçu le Prix de l’innovation sociale de l’économie sociale et solidaire. Ce prix récompensait une idée originale : favoriser la réinsertion de personnes ayant été condamnées par la justice en leur proposant un emploi pérenne de chauffeur dans le secteur du transport de personnes. Une expérience concluante : la prise en charge du déplacement « jusqu’au dernier mètre » des anciens, de travailleurs handicapés, d’enfants plâtrés, a donné satisfaction par sa bienveillance. L’activité a aussi permis de modifier les représentations stéréotypées des anciens détenus, de faciliter la réinsertion sociale et de prévenir la récidive.

Mais ce prix de l’innovation sociale va être rendu à ses promoteurs. Les changements législatifs votés en « procédure accélérée » pour mettre fin aux conflits entre taxis et VTC imposent dorénavant la condition d’honorabilité à nos chauffeurs. En pratique, les personnes ayant un casier judiciaire avec mention d’une condamnation à plus de six mois d’emprisonnement ne peuvent plus obtenir la carte professionnelle nécessaire pour exercer. Transport Challenger n’a donc d’autre choix que de cesser à partir du 31 juillet son activité, économiquement florissante, dont la plus-value sociale était indiscutable et reconnue.

La coopérative crée les conditions d’une activité économique raisonnée et raisonnable

Malgré l’immense déception, le dépit, la colère, nous restons persuadés que cette expérience est un modèle précurseur pour sortir de nos difficultés actuelles à faire société – tant dans son mode de gouvernance que sur la capacité des ex-détenus à réintégrer le corps social. Le modèle sur lequel nous nous sommes adossés est la seule alternative crédible actuelle au capitalisme néo­libéral, qui détruit notre modèle social. La coopérative crée les conditions d’une activité économique raisonnée et raisonnable. En associant statutairement les salariés à la gestion de l’entreprise, elle se met à l’abri de la cupidité associée à la rémunération du capital.

un gâchis économique et humain

Les licenciements « réglementaires » imposés à Transport Challenger sont un gâchis social, économique et humain. Ils révèlent le paradoxe des ­politiques publiques : soutenus via les aides à l’emploi, nous sommes dans le même temps évincés du marché, en raison d’un casier judiciaire.

Construire de nouvelles places de prison ne masquera pas l’échec des politiques de réinsertion

Notre échec montre les ambiguïtés qu’entretient notre société dans ses rapports à la justice et aux personnes condamnées. Il n’y a jamais eu autant de détenus : un habitant sur mille est en prison, près d’un sur trois en attente de jugement. A des peines de plus en plus sévères s’ajoutent des conditions de détention indignes, ­entraînant humiliation et déresponsabilisation. Construire de nouvelles places de prison ne masquera pas l’échec des politiques de réinsertion.

Sur la problématique des casiers judiciaires, notre expérience est un cas concret ; le législateur semble persuadé que la société ne peut tolérer qu’une personne condamnée puis réhabilitée exerce la profession de taxi ou de VTC, tandis que nous démontrons le contraire depuis quatre ans. Ce postulat d’honorabilité est discriminatoire, niant le rôle de réparation de la justice et assignant les condamnés à un statut perpétuel de délinquant. Cette peur est anachronique, injuste.

Cette expérience prend fin brutalement, victime collatérale d’un combat qui lui est totalement étranger, mené par les tenants de la dérégulation du travail et du minimum social. L’exigence d’honorabilité dans les professions réglementées ne doit pas s’imposer comme une évidence. Il faut que cette politique soit évaluée et justifiée, au-delà des arguments de façade et des préjugés. Ces restrictions imposées en matière de réinsertion sont trop importantes ; elles sacrifient l’exigence morale et la rigueur sociale à la vindicte sécuritaire.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/05/26/l-exigence-d-honorabilite-dans-les-professions-reglementees-ne-doit-pas-s-imposer-comme-une-evidence_5134164_3232.html#zF1lqBFjk07Kd0xw.99